Le graffiti mémoriel à Abomey

À ses débuts vers la fin des années 1960 à Philadelphie aux Etats-Unis à la faveur de la naissance de la culture hip-hop, le street art (ou l’art de rue) était perçu par les autorités politico-administratives comme du vandalisme. Le constat fut le même à son avènement en France dans les années 1980. Et à bien penser, on admet que cette forme d’art échappe aux canons promus par les écoles d’art. L’art de rue se caractérise par sa fonction contestataire. Avec sa bombe de peinture, clandestinement, on peut faire éclater une opinion interdite, sa vérité, caricaturer les puissants ou bombarder de slogans hostiles les dirigeants.
Au fil du temps, face à l’intransigeance des artistes urbains, les élites, un peu partout dans le monde, adoucissent leur aversion pour le graffiti. En effet, elles sont de plus en plus favorables à la réalisation de fresques murales dans l’espace public. À l’instar des grandes villes du monde, Cotonou se fait remarquer aujourd’hui par la valorisation de l’art plastique dans les rues. Les murs des cheminots et ceux du Port autonome de Cotonou offrent à voir des graffitis monumentaux.


Abomey, pour sa part, n’a pas attendu la popularisation de l’art de rue pour orner les murs externes des palais et maisons. Sur ce territoire qui fut la capitale du royaume de Danxomɛ, l’art des bas-reliefs est une tradition séculaire transmise de génération en génération. Servant de médiums pour la restitution de l’histoire, notamment celle des rois du Danxomɛ, les bas-reliefs d’Abomey ne se réalisent toutefois pas sur tous les murs. Les Aboméens semblent laisser aux familles royales le privilège d’y recourir.
Conscients de la densité de l’histoire d’Abomey et de la nécessité de la faire connaître de tous, la direction de IALO (Institut Artisanal Local d’Orientation) Bénin a décidé de normaliser la présence de graffitis dans la sphère publique dans la ville. IALO Bénin et les associations françaises Les anneaux de la mémoire et Plus de couleurs ont créé un pont artistique entre Abomey et Nantes. Les mairies de ces deux villes ont chacune donné leur accord pour que des artistes transforment l’aspect de leurs territoires par le street art. Le projet intitulé « Abomey-Nantes : Quand les murs racontent la mémoire et l’avenir » est ainsi né.
Dans le cadre dudit projet, une fresque murale a été réalisée par les peintres béninoises Houef’Art et Elise Tokoudagba à Nantes en mai 2025. Ce fut ensuite le tour d’une artiste nantaise de faire de même à Abomey. Du 9 au 13 novembre 2025, Nina Missir s’est attelée à l’exécution de son œuvre. Les murs choisis comme support sont ceux de la Maison du Tourisme d’Abomey et Région (MTAR). Sur environ 25 mètres, l’artiste française, assistée de quelques apprentis plasticiens béninois, a exprimé son talent. Son ouvrage n’est pas fait que pour le plaisir des yeux. Il raconte une histoire.
Nina Missir a rendu hommage à une femme de pouvoir, la seule qui eût régné sur le Danxomɛ, à savoir : Tasi Hangbé. Sa fresque décline les étapes importantes de la vie de celle à qui le royaume fon devait la constitution du corps des guerrières, les Agoojié (improprement appelées Amazones).
On y voit Doxwé (devenue Hangbé) qui joue avec son frère jumeau Hwésu (devenu Akaba) ; le roi Akaba qui succombe à une maladie ; Doxwé qui combat les ennemis en remplacement de son frère ; Doxwé qui est couronnée reine ; la reine Hangbé et sa garde rapprochée féminine ; des femmes travaillant le fer et l’argile à l’initiative de Hangbé ; Hangbé qui abdique sa couronne ; Hangbé qui maudit son successeur ; Hangbé qui devient Tasi, prêtresse respectée de tous.


Le vernissage de cette œuvre a eu lieu le 13 novembre 2025 en présence, d’une part, des responsables des associations IALO Bénin, Les Anneaux de la mémoire et Plus de couleurs. D’autre part, la MTAR a été représentée par le Président de son Conseil d’administration, Gabin Djimassè. Celui-ci était sur les lieux avec les deux compagnons avec qui il fait le chemin pour la sauvegarde et la valorisation patrimoniales depuis des décennies : l’historien universitaire Romuald Michozounnou et l’historien communautaire Bachalou Nondichao.
La fresque murale de Nina Missir à Abomey brise les silences de l’histoire conventionnelle et rend accessible à tout passant le parcours de vie de Tasi Hangbé. Elle a inspiré au professeur Michozounnou une formule pleine de sens : « Celle qu’on a voulu cacher est maintenant celle qui est la plus visible. »


Sur les murs de la MTAR, on peut désormais faire une lecture iconographique d’un pan de l’histoire du Danxomɛ que les anciens connaissaient mais qu’ils n’osaient raconter aux plus jeunes que derrière les portes closes, là où les murs n’ont pas des oreilles. Ville d’histoire et d’art, Abomey accueille sur ses terres le graffiti avec sa particularité, lui donnant d’emblée une couleur mémorielle…
Sources :
Site de Graffiti Fresque Murale : https://www.graffiti-fresque-murale.com/lhistoire-du-street-art-et-du-graffiti/#:~:text=Le%20street%20art%20et%20le,qui%20ne%20les%20aide%20pas [Consulté le 14 novembre 2025]
Site de Beware Magazine : https://www.bewaremag.com/tout-savoir-street-art/ [Consulté le 14 novembre 2025]
Site de Beaux-Arts : https://www.beauxarts.com/vu/cultes-10-oeuvres-de-street-art-impressionnantes-autour-du-monde/ [Consulté le 14 novembre 2025]
Site du Gouvernement béninois : https://www.gouv.bj/article/2220/realisation-fresque-murale-cotonou-%22coexistence%22-artiste-eduardo-kobra-exalter-tolerance-dialogue-interreligieux/ [Consulté le 14 novembre 2025]
Site du Gouvernement béninois : https://www.gouv.bj/article/1225/le-%22mur-patrimoine%22–nouvelle-attraction-culturelle-touristique-coeur-cotonou./ [Consulté le 14 novembre 2025]









